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Visite d’atelier : Dans le musée cosmique de Takis

Athènes, la ville aux huit collines, voit émerger de son chaos urbain deux points culminants : l’Acropole et le Lycabette. C’est au sommet de cette dernière que Takis allait établir domicile, aménageant le terrain en terrasses, érigeant bâtiments d’habitation et atelier, peuplant le jardin de sculptures et plantations diverses. Rebaptisé Fondation KETE pour l’art et la science, ce lieu magique, qui se visite sur rendez-vous, est toujours celui de l’atelier. L’artiste, qui fête cette année ses 90 ans, s’y rend fidèlement, arguant que la volée de marches pour y parvenir est le gage de sa bonne santé. Régulièrement, il vient superviser le travail en cours, faire le point avec son assistant, admirer le panorama qui s’offre sur la ville et, tout comme Voltaire à la fin de sa vie, cultiver son jardin. Dans l’appartement du centre ville d’Athènes où il réside désormais, de minuscules constructions et assemblages bricolés traînent négligemment sur la table, pistes de réflexion jetées comme par inadvertance, témoins d’une recherche permanente où l’intuition, l’expérience ont toujours été les principaux fils rouges.

Personnalité singulière qui, longtemps, va partager sa vie entre Athènes et Paris, Takis décide en 1954 de quitter sa patrie, la Grèce, où le climat politique est mouvementé et où lui-même se trouve menacé. Le jeune sculpteur autodidacte, dont les figures humaines évoquent alors autant l’art cycladique que Giacometti, met le cap sur la France avec pour tout bagage une petite valise. La stimulation qu’offre alors la scène parisienne agit sur lui comme un électrochoc mais Takis garde la tête froide et son esprit critique. « L’abstraction était dans une sorte d’impasse, qui conjuguait virtuosité et formalisme pour ne pas dire académisme. L’art ne correspondait plus à la réalité du monde qui était entré dans un autre rythme », décrira-t-il plus tard. Un premier choc décisif lui vient du passage en gare de Calais où la vision d’une forêt d’éléments de signalisation, organes monstrueux d’un monde technologique, le frappe de plein fouet. En réaction, apparaissent en 1955 les premiers Signaux, formes totémiques sans aucun rappel anthropomorphique cette fois, et façonnés à partir d’éléments de rebut du monde industriel. Refondant la sculpture, ces Signaux, qui seront récurrents tout au long de sa vie, deviennent au fil du temps lumineux, ou bien mobiles au gré du vent ou des forces magnétiques auxquelles ils sont soumis.

Un autre tournant s’opère peu après avec l’expérience qu’il fait un jour du magnétisme, phénomène qui ne cessera dès lors de l’obséder, nourrissant son travail, ses recherches et sa philosophie.

Takis dans la partie privée de la Fondation, dont il a dessiné le mobilier. Au fond sa dernière série Magnétique. Photo : ©Manolo Mylonas

Des murs magnétiques aux Télélumières

En 1959, apparaît sa première sculpture « télémagnétique », ouvrant la voie aux murs magnétiques, tableaux ou panneaux de grand format, où les éléments géométriques flottent à la surface en une composition dictée par l’aimant caché au revers du tableau. L’année suivante, il inaugure les Télélumières qui, réutilisant de grosses ampoules au mercure, diffusent une lumière bleue sidérale et qu’il érige comme des divinités antiques. Explorant enfin l’univers du son, Takis donne naissance au milieu des années 1960 à ses premières pièces musicales où l’aiguille, attirée par un aimant dissimulé au dos du tableau, vient frapper une corde, jouant une partition saccadée et aléatoire, « musique de l’au-delà » selon ses propres mots. Magnétisme, mouvement, lumière, son… en moins de dix ans, Takis, savant intuitif, expérimentateur infatigable, a posé le vocabulaire artistique sur lequel tout son oeuvre va désormais se construire. Volontiers présenté comme celui qui fit le lien entre l’art et la science, Takis n’a pourtant rien d’un artiste technologique. S’il déposa des brevets et fut invité dans les années 1960 au prestigieux MIT (Massachussetts Institute of Technology) pour collaborer avec des scientifiques, Takis mène une recherche d’un tout autre ordre. « Sculpteur archaïque », comme il se définit lui-même, fasciné par la profondeur de la culture grecque antique, Takis est avant tout mû par une quête métaphysique où l’art intervient comme révélateur des forces cosmiques qui nous entourent : attractions invisibles, rayonnements lumineux, ondes sonores, forces immatérielles.

Artiste visionnaire, volontiers mégalomaniaque, Takis va tout au long de sa vie s’imposer comme une figure libre et éminemment indépendante. S’il s’intègre rapidement au milieu artistique parisien, exposant à la galerie Iris Clert au côté d’Yves Klein, Takis reste en marge des courants qui réagissent alors à l’omnipotence de l’art abstrait.

Une quête métaphysique 

Certes, on le voit fréquenter les Nouveaux Réalistes, utiliser comme eux des éléments de rebut et pratiquer lui aussi le détournement. Mais il s’en distingue clairement, ne s’attachant en aucun cas à un commentaire du monde de l’objet. Idem pour le Cinétisme : si ses oeuvres intègrent le mouvement, leur finalité, leur message n’a rien à voir avec l’illusion optique. L’intemporalité, l’universalisme, la dimension cosmique et profondément métaphysique de l’oeuvre de Takis le situe ailleurs, loin de tout mouvement ou groupe. C’est finalement des poètes de la Beat Generation qui font escale au Beat Hotel, rue Gît-le-Coeur, qu’il se sent alors le plus proche. Pionnier dans les nouvelles formes artistiques qui apparaissent dans les années 1960, Takis pratique la performance, invitant le poète Sinclair Beiles à voyager en apesanteur par la force d’un champ magnétique (galerie Iris Clert, 29 novembre 1960). Il va également solliciter la participation du spectateur, invité à jeter des clous sur une surface aimantée (Antigravité) ou à y agencer de la limaille de fer (Festins magnétiques) pour créer des compositions éphémères. Résolument inscrit dans son époque, Takis se situe pourtant ailleurs, aspiré par cette « quatrième dimension », qui donne la profondeur métaphysique de son oeuvre.

Atelier de Takis, œuvres qu’il a voulu garder et qui font partie de sa collection privée. Photo : ©Manolo Mylonas

Des forêts de signaux 

« Gai laboureur des champs magnétiques et indicateur des chemins de fer doux », comme le qualifia en 1962 Marcel Duchamp qu’il allait rencontrer à New York, Takis méritait, après la grande rétrospective au Jeu de paume de 1993, un nouveau coup de projecteur. Cette mise à l’honneur au Palais de Tokyo propose un parcours qui, des terrasses où se dressent les grandes sculptures éoliennes à l’amphithéâtre musical, en passant par le mur magnétique ou les forêts de signaux, donne accès à l’essence d’une oeuvre parfois mal comprise. Ce panorama, entre pièces historiques et oeuvres récentes, renouvelle notre regard et notre appréciation d’un travail qui trouve aujourd’hui de nombreuses résonnances. Comme le souligne Jean de Loisy, directeur du Palais de Tokyo, « l’actualité criante de ses recherches s’avère tout à fait frappante si l’on pense à des artistes comme Tacita Dean, Olafur Eliasson ou Céleste Boursier-Mougenot ». Et pour Renos Xippas qui, après avoir été son assistant dans les années 1970, devint en 1990 son galeriste attitré et nourrit pour le maître une véritable admiration de disciple, « c’est l’occasion rêvée de comprendre l’oeuvre de Takis et l’importance d’un travail capable de fasciner les enfants tout comme les intellectuels ou le grand public de 7 à 97 ans ». Un vrai moment de jubilation partagée.

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