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Les Olmèques au musée du quai Branly : immersion en terre inconnue

Remarquable d’audace et d’invention, le monde olmèque a vu se dresser la première pyramide monumentale du continent, se dessiner les premières trames urbaines complexes. Il a donné naissance à la statuaire de haute taille, au calendrier du compte-long et, en toute hypothèse, à l’écriture. C’est ce puissant rayonnement que révèle et exalte l’exposition « Les Olmèques et les cultures du golfe du Mexique », qui ouvre demain ses portes au musée du quai Branly-Jacques Chirac.

Histoire d’une redécouverte

Olmecatl, « les gens du pays du caoutchouc »… Tel était le nom donné au XVIe siècle par les Aztèques pour désigner les populations qui habitaient à l’est du Mexique, au bord de la côte du golfe. Dans l’esprit des archéologues, le mot « olmèque » se confondit alors longtemps avec une région particulière correspondant aux États actuels de Veracruz et de Tabasco. La découverte, dans la première moitié du XXe siècle, des grands sites cérémoniels de La Venta (1925) et de San Lorenzo (1945) accrédita davantage encore l’idée qu’une culture olmèque homogène s’était développée entre 1600 et 400 avant notre ère, sur cette longue frange de terre, s’étirant entre le littoral atlantique et la Sierra Madre orientale.

Femme assise sur ses talons, monument 1, Tuxpan (Veracruz, Mexique), 900-1521, grès, 83 x 54 x 38 cm, Mexico, Museo Nacional de Antropología.©Archivo Digital de las Colecciones del Museo Nacional de Antropología. INAH-CANON. DR. Secretaría de Cultura-INAH

Femme assise sur ses talons, monument 1, Tuxpan (Veracruz, Mexique), 900-1521, grès, 83 x 54 x 38 cm, Mexico, Museo Nacional de Antropología.©Archivo Digital de las Colecciones del Museo Nacional de Antropología. INAH-CANON. DR. Secretaría de Cultura-INAH

En outre, un vocabulaire stylistique commun dominé par la figure du jaguar, anthropomorphisée ou stylisée, ainsi qu’une certaine inclination pour le monumental semblaient imprégner l’ensemble des créations artistiques (de l’architecture à la sculpture de pierre), donnant naissance à l’appellation, bien commode là encore, « d’art olmèque ».

Les cultures du golfe du Mexique : une vision commune du monde

En dépit de nombreux points de divergences, la plupart des spécialistes s’accordent désormais pour décrire la côte du golfe du Mexique non pas comme le berceau d’une seule civilisation, mais bien plutôt comme un extraordinaire creuset de populations hétérogènes parlant une multitude de langues et dont on peine encore à cerner les différents aspects religieux, politiques et sociaux. Une certitude s’impose cependant. Bien avant l’arrivée des conquistadors espagnols en 1519, ces cultures communiquaient entre elles et échangeaient parfois sur de longues distances des matériaux précieux (peaux de jaguar, jade, serpentine, obsidienne, plumes et coquillages), mais aussi des techniques et des savoirs. Sous le vocable « olmèque », il convient donc de désigner désormais une constellation de groupes partageant une vision du monde commune et placés sous l’autorité de puissantes élites, intermédiaires autoproclamés entre les hommes et les dieux.

Offrande du site de La Venta : ensemble de 16 figurines et 6 haches-stèles moniatures, 800-600 av. J.-C., jade, serpentine et granit, Museo Nacional de Antropologia, Mexico ©DR, Secretaria de Cultura-INAH

Offrande du site de La Venta : ensemble de 16 figurines et 6 haches-stèles moniatures, 800-600 av. J.-C., jade, serpentine et granit, Museo Nacional de Antropologia, Mexico ©DR, Secretaria de Cultura-INAH

Une géographie cosmique

Les chercheurs ont longtemps pensé que la région du golfe était un « enfer vert » hostile à toute installation de populations, véritable dédale de cours d’eau traversant des îlots marécageux. La variété de son écosystème favorisant jusqu’à trois récoltes de maïs par an, ainsi que la sophistication des techniques d’irrigation, corroborées par la découverte de canaux, de réservoirs et de bassins sur les sites de San Lorenzo ou de La Venta, ont démontré, a contrario, l’attractivité de cette zone, occupée par des paysans sédentaires dès 2300 avant notre ère. « N’était-elle pas déjà, à l’époque de Teotihuacan, vers 300 ap. J.-C., assimilée au Tlalocan, ce paradis terrestre de Tlaloc où les morts distingués par ce dieu de l’orage et de la pluie, enterrés avec un bâton sec, connaîtraient qu’ils étaient parvenus à bon port quand sur leur bâton apparaîtraient de jeunes feuilles ? », rappellent ainsi dans le catalogue Rebecca Gonzalez-Lauck et Dominique Michelet.

Personnage assis, monument 52, site de San Lorenzo-Tenochtitlán (Veracruz, Mexique), 1200-600 av. J.-C., basalte, 91,9 x 47,9 x 38,5 cm, Mexico, Museo Nacional de Antropología. ©Archivo Digital de las Colecciones del Museo Nacional de Antropología. INAH-CANON. DR. Secretaría de Cultura-INAH

Personnage assis, monument 52, site de San Lorenzo-Tenochtitlán (Veracruz, Mexique), 1200-600 av. J.-C., basalte, 91,9 x 47,9 x 38,5 cm, Mexico, Museo Nacional de Antropología. ©Archivo Digital de las Colecciones del Museo Nacional de Antropología. INAH-CANON. DR. Secretaría de Cultura-INAH

Peuplée d’une myriade de végétaux et d’espèces animales, amphibies ou sauvages, qui vont façonner le panthéon olmèque (batraciens, reptiles, oiseaux, félins…), cette terre est donc, d’un point de vue cosmologique, « ce bord aquatique du monde où paraît chaque matin le soleil et où, à la saison humide, l’été, se lèvent chaque jour aussi les vents porteurs de pluie, […] formant les conditions favorables de l’abondance végétale qui fait vivre. »
Au sein de cette géographie sacrée, les sources, les collines, les montagnes et les grottes constituaient également des espaces symboliques primordiaux. Se dressant abruptement à 60 kilomètres de la côte, le massif des Tuxtlas, dont on extrayait les lourds blocs de basalte pour les acheminer vers les grands centres cérémoniels, était, lui aussi, vénéré par les populations. C’est précisément dans cette pierre volcanique aux nuances gris-vert que seront taillées ces têtes colossales dont on recense désormais dix-sept exemplaires connus (dont dix à San Lorenzo, quatre à La Venta, deux à Tres Zapotes et une au Rancho La Cobata), et ces autels ornés d’une figure de dignitaire paré d’une haute coiffe de plumes semblant émerger d’une niche comme des profondeurs de l’inframonde…

Carapace de tortue gravée, site de Cerro de las Mesas (Veracruz, Mexique), 100-300 ap. J.-C., carapace de tortue, 10,8 x 16,3 x 20,5 cm, Mexico, Museo Nacional de Antropología ©Archivo Digital de las Colecciones del Museo Nacional de Antropología. INAH-CANON. DR. Secretaría de Cultura-INAH

Carapace de tortue gravée, site de Cerro de las Mesas (Veracruz, Mexique), 100-300 ap. J.-C., carapace de tortue, 10,8 x 16,3 x 20,5 cm, Mexico, Museo Nacional de Antropología ©Archivo Digital de las Colecciones del Museo Nacional de Antropología. INAH-CANON. DR. Secretaría de Cultura-INAH

Un art au service du pouvoir

Quelle société était suffisamment prospère pour mobiliser une telle main-d’œuvre et concevoir des programmes architecturaux d’une telle ampleur (plateformes et structures pyramidales, tombes et tumuli regorgeant d’offrandes…), telle est la question qu’il est désormais légitime de se poser. « On cherche encore à établir si la réalisation de ces oeuvres a impliqué la coercition ou si elle a reposé sur les seules convictions des participants, mais quels qu’aient été les mécanismes en jeu, il est certain qu’il existait chez les Olmèques une nette stratification sociale, des institutions religieuses, voire des guildes de spécialistes, ainsi que des structures de pouvoir capables d’encadrer la population et de permettre la construction de monuments publics », suggère ainsi Sergio Vasquez Zárate dans le catalogue.

Tête colossale de San Lorenzon, 12500-900 av. J.-C., présentée au musée du quai Branly-Jacques Chirac jusqu'au 25 juillet 2021 dans l'exposition « Les Olmèques et les cultures du golfe du Mexique » ©Agathe Hakoun

Tête colossale de San Lorenzon, 12500-900 av. J.-C., présentée au musée du quai Branly-Jacques Chirac jusqu’au 25 juillet 2021 dans l’exposition « Les Olmèques et les cultures du golfe du Mexique » ©Agathe Hakoun

Force est de constater que bien des incertitudes assombrissent encore nos connaissances sur cette « nébuleuse olmèque ». Ainsi, doit-on interpréter, comme il est généralement admis aujourd’hui, les têtes monumentales de San Lorenzo ou de La Venta telles des figures de commémoration du pouvoir, ou doit-on y voir des têtes-trophées de captifs selon les interprétations de l’ethnologue français Claude-François Baudez ? Obsessionnelle, hybride et terrifiante, la figure du jaguar serait, quant à elle, associée au monde chtonien…

Quelle que soit leur signification, bien des traits culturels mis en place par les Olmèques vont stimuler l’imaginaire et influencer les modes de représentations d’autres groupes (Huastèques, Toltèques, Zapotèques…) qui vont les adopter à leur tour et les exporter jusque dans les régions les plus lointaines. À ce titre, le golfe du Mexique fut un magnifique passeur d’images et un formidable catalyseur d’avancées intellectuelles et techniques dont se réclameront, bien des siècles plus tard, les Mayas et les Aztèques.

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