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Déconfinez-vous à la cathédrale de Reims

Depuis fin mars, nous attendons sagement que les lieux culturels rouvrent pour nous y rendre. Après les avoir visités virtuellement, découvrez les sites culturels et patrimoniaux qui reçoivent de nouveau le public en cette période de déconfinement progressif. Pour rappel, avant votre visite, veillez à contacter l’institution afin de prendre connaissance des conditions d’accueil et mesures sanitaires mises en place durant le déconfinement. Aujourd’hui, rendez-vous à la cathédrale Notre-Dame de Reims, rouverte depuis le 11 mai.

Huit fois centenaire, Notre-Dame de Reims s’illustre par son destin exceptionnel. Le sanctuaire où Clovis fut baptisé est devenu le lieu du sacre de vingt-cinq rois de France. Le monument, martyrisé pendant la première guerre mondiale, s’impose comme l’un des hauts lieux de l’histoire et du patrimoine français.

Les Annales de Saint-Nicaise rapportent que le 6 mai 1210, la cathédrale de Reims brûla et qu’en 1211, « le même jour, un an révolu, on commença à édifier les murs sur des fondations d’une grande profondeur et d’une grande largeur, du côté de Monseigneur l’archevêque » – comprenons vers le palais du Tau. Le site était occupé par une église depuis huit siècles déjà. La première cathédrale et son baptistère, fondés vers l’an 400 et attribués à l’évêque saint Nicaise, avaient pris la place d’un ensemble thermal, établissement public symbolique de la ville antique, lorsque le christianisme était devenu la religion de l’empire romain. Le choix du site soulignait le nouveau statut social et politique de l’évêque, qui avait alors sans doute élu domicile dans le prétoire attenant, le siège du pouvoir, futur palais du Tau. En outre, les vastes volumes au centre de la cité et le branchement de l’aqueduc permettaient de baptiser les catéchumènes dans l’eau vive de la piscine baptismale.

Le baptême de Clovis représenté sur le tympan de la cathédrale de Reims. Photo Wikimedia Commons/Mattana

Le baptême de Clovis représenté sur le tympan de la cathédrale de Reims. Photo Wikimedia Commons/Mattana

Lieu du sacre des rois de France

En 1211, il ne restait rien de visible de tout cela mais la mémoire de cet édifice, qui avait accueilli vers l’an 500 le baptême de Clovis, était demeurée vivante par la célébration des sacres. Ici, Clovis, bientôt suivi par le peuple franc, avait opté pour l’Église romaine et reconstitué une unité religieuse et politique qui devait engendrer une nation. Ici, renouant la chaîne des temps, les rois de France venaient chercher la grâce d’exercer leur ministère par l’onction d’une huile que l’on disait miraculeuse, descendue du ciel pour le baptême de Clovis. L’onction démultipliée sur la tête, la poitrine, entre les épaules, sur chacune des épaules, aux jointures des bras puis sur les mains manifestait la volonté d’investir tous les sièges vitaux de la force d’En Haut. Pour les clercs, c’est cette onction qui donnait au roi ses pouvoirs de thaumaturge, la faculté de guérir dès lors les malades des écrouelles. « Le roi te touche, Dieu te guérit. » Les antiques croyances en un roi guérisseur se trouvaient ordonnées dans une lecture théologique faisant du souverain un intermédiaire entre Dieu et son peuple. Le roi ne mourait jamais : le corps oui mais pas la fonction, revivifiée de génération en génération au même endroit. C’est bien ce qu’exprime la galerie des rois, au sommet de la façade principale. Ce n’est pas une galerie des portraits – il y a plus de statues que de souverains connus –, c’est la procession séculaire de la légitimité.

La galerie des rois. Photo Wikimedia Commons/MM

La galerie des rois. Photo Wikimedia Commons/MM

Un long chantier médiéval

Vingt-cinq rois ont été sacrés dans l’actuelle cathédrale, dont quatre au XIIIe siècle, alors qu’elle était encore en chantier. Qu’y avait-il en 1210 ? Une église rebâtie à l’époque carolingienne après le sacre, en 816, de Louis le Pieux, fils de Charlemagne, dont on garda la nef et le transept charpentés et que l’on agrandit dans les années 1150 en la dotant d’une nouvelle façade et d’un choeur voûté à déambulatoire et chapelles rayonnantes. Logiquement, cette dernière partie, qui n’avait pas trop souffert de l’incendie, fut dans un premier temps conservée. On commença donc le chantier à l’est, par les chapelles actuelles, et à l’ouest, par les travées hautes de la nef. Puis sa démolition permit d’élever le transept et le nouveau choeur, mis en service en 1241. La reconstruction allait bon train. Le chroniqueur Aubry de Trois-Fontaines faisait état d’une maxima industria. La cadence ralentit ensuite quand on entama les fondations de la façade, entreprise colossale il est vrai, et formidablement ornée, ainsi que les quatre premières travées de la nef.

On atteignit à la fin des années 1280 la grande corniche surmontant la rose puis le chantier connut, ici comme ailleurs, un brutal ralentissement dans la désastreuse conjoncture de « l’automne du Moyen Âge » marqué par la peste, la famine et la guerre. La galerie des rois ne prit place qu’au XIVe siècle et les tours furent lentement édifiées au XVe, jusque dans les années 1470. Pour comble de malheur, un incendie accidentel en 1481 consuma la charpente ainsi que le grand clocher déjà assis au centre de l’édifice, à la croisée du transept. L’ampleur des dégâts était telle que les restaurations engloutirent les fonds et la dernière énergie des bâtisseurs. En 1516, ils décidèrent de surseoir au couronnement de flèches prévu trois siècles plus tôt.

Les vitraux du XXIe siècle créés par Imi Knoebel. Photo Pixabay/Andrew Martin

Les vitraux du XXIe siècle créés par Imi Knoebel. Photo Pixabay/Andrew Martin

La cathédrale bombardée

Une catastrophe plus grave encore frappa Notre-Dame de Reims. Le 19 septembre 1914, alors que le front prenait position à quelques kilomètres de la ville, la cathédrale fut bombardée, l’embrasement d’un échafaudage en bois de pin dressé contre la tour nord puis celui de la charpente firent des dégâts épouvantables, entraînant la fusion des quatre cents tonnes de plomb des toitures, calcinant une partie de la statuaire, fendant la grande rose par le milieu. Ce n’était que le début d’un long martyre ; durant les quatre ans du conflit, près de trois cents obus poursuivirent l’oeuvre destructrice, brisant sculptures et vitraux, crevant les voûtes. Il fallut vingt ans et toute l’énergie d’Henri Deneux, architecte en chef de la restauration de la cathédrale, pour que l’édifice fût rendu au culte. Pourtant les fêtes de juillet 1938 ne marquèrent pas la fin d’une restauration qui semble interminable. Un siècle après le drame, la réfection prochaine de la grande rose et de son pourtour permettra au moins d’effacer les dernières cicatrices visibles sur la façade… Cette tragique destinée donne tout son prix au geste du général de Gaulle et du chancelier Adenauer assistant côte à côte à la messe célébrée le 8 juillet 1962 par l’archevêque de Reims, Monseigneur François Marty. Avant d’engager leurs chers et vieux pays dans la voie de la réconciliation, ils montrèrent, dans un sanctuaire marqué par une si longue histoire, que rien ne se construit dans l’oubli ou la négation du passé. Un demi-siècle plus tard, cette réconciliation est illustrée par la commande de six nouvelles verrières à l’artiste allemand Imi Knoebel.

Façade de la cathédrale de Reims après les bombardements de 1914. Photo Wikimedia Commons

Façade de la cathédrale de Reims après les bombardements de 1914. Photo Wikimedia Commons

La quête de la lumière

L’architecture gothique est un art de lumière. En passant vers 1220 sur le chantier rémois, Villard de Honnecourt, admiratif, releva, dans son Carnet, la fenêtre qui est le leitmotiv de la cathédrale. Insérée entre deux contreforts comme un châssis, la fenêtre n’est plus un percement dans le mur mais une forme indépendante ordonnant un vide. La même recherche s’exprime au revers de la façade où le maître de l’oeuvre, Bernard de Soissons, avait superposé dans la deuxième moitié du XIIIe siècle deux roses et percé tympans et triforium d’une claire-voie.

Les verrières médiévales rescapées illustrent les fonctions de la cathédrale. Dans les fenêtres hautes du choeur, l’archevêque Henri de Braine (mort en 1240), entouré de ses onze évêques suffragants, préside un concile provincial. Il marque ainsi le rang métropolitain de son église. Dans la nef, le double cortège des rois et archevêques – réduit à quatre travées sur dix – s’articule avec le sacre figurant dans le triforium pour souligner la pérennité du sanctuaire de la légitimité. Quant à la grande rose, elle célèbre la fête patronale du monument, faisant le lien entre la Dormition et l’Assomption de Notre-Dame qui, à l’extérieur, est au coeur de l’iconographie de la façade.

Destruction, restauration et vitraux contemporains

Les multiples baies de al cathédrale n’ont malheureusement pas conservé tous leurs vitraux anciens. En effet, les chanoines « embellisseurs » du siècle dit des Lumières supprimèrent les verrières basses à partir de 1739, pour y voir plus clair et économiser les chandelles. La guerre de 1914-1918 détruisit environ la moitié des trois mille cinq cents mètres carrés d’oeuvres anciennes survivantes.
Le verrier Jacques Simon, après avoir sauvé et restauré ce qu’il pouvait, réalisa en 1937 la petite rose occidentale et en 1954 le Vitrail du champagne, dans le croisillon sud. Sa fille Brigitte prit le relais avec L’Eau vive (1961), au-dessus des fonts baptismaux, et un ensemble de grisailles (1971-1981), tandis que l’époux de celle-ci, Charles Marq, travaillait avec Marc Chagall aux lancettes de la chapelle axiale (1974). Ces créations furent financées par le mécénat, sous l’impulsion de la Société des amis de la cathédrale. En 2011, l’artiste abstrait allemand Imi Knoebel conçoit de nouveaux vitraux dans deux chapelles du sanctuaire.

Vitraux de Marc Chagall (1974) de la cathédrale de Reims dans une chapelle de l'abside. Photo Flickr/Jean-Pierre Dalbéra

Vitraux de Marc Chagall (1974) de la cathédrale de Reims dans une chapelle de l’abside. Photo Flickr/Jean-Pierre Dalbéra

Visite guidée des sculptures extérieures

Ses bâtisseurs ont fait de la cathédrale un livre d’images monumental qu’il faut déchiffrer. Jésus est très présent sur la façade, mais c’est sa mère qui rend cette présence possible. Notre-Dame occupe sur le portail central la place d’honneur, ce qui est rare. L’évocation de sa vie, dans les ébrasements, suit le calendrier liturgique : Annonciation, Visitation, Nativité (avec la Vierge à l’Enfant du trumeau), Épiphanie (figurée par la reine de Saba en marche vers le roi Salomon, comme les nations lointaines sont appelées à se mettre en marche vers le Christ), Chandeleur enfin. Sur le gâble du portail septentrional, dont la restauration s’est achevée en 2010, le Christ meurt sur la croix, dans une composition monumentale alors sans précédent. Les saints qui l’ont suivi parfois jusqu’au martyre et ont diffusé sa parole sont proposés en exemples dans les ébrasements.

Sur le gâble méridional, Jésus ressuscité, montrant les plaies de la Passion, revient à la fin des temps entouré d’anges présentant comme des reliques les instruments du supplice devenus signes de victoire. Les apôtres l’escortent, en face des prophètes qui avaient annoncé l’incarnation du Fils de l’Homme. Tout est accompli.

Au coeur de la façade, sur le gâble du portail central, Notre-Dame trône dans les nuées, couronnée par le Christ. Son entrée dans la gloire annonce celle des justes et lui confère un pouvoir d’intercession. Dans le symbolisme médiéval, tout ce qui est dit en général de l’Église peut être appliqué en particulier à Marie ; les images sont superposables. Marie est mère de Jésus, et l’Église est notre mère.

Le couronnement de Notre-Dame introduit l’évocation du sacre en rappelant l’origine divine du pouvoir du roi. La royauté terrestre est un vicariat de la royauté du Christ, fils de David. Les grands reliefs qui surmontent la rose – et doivent encore être restaurés – présentent le combat de David contre Goliath. Le roi très chrétien est un nouveau David, sacré par le prophète Samuel. Il est un nouveau Clovis, baptisé ici par saint Remi. Le roi des Francs, à demi plongé dans la cuve baptismale, occupe le centre de la galerie des roi, image de la continuité des sacres à Reims. Mais le message, davantage que politique, est ecclésiologique : bien sûr, il affirme le privilège royal de cette cathédrale, mais il rappelle d’abord que le ministère du roi sacré est de conduire le peuple qui lui est confié vers le seul royaume qui vaille et qui n’est pas de ce monde.

Le dernier thème est relatif aux fins dernières. L’Église englobe toute l’assemblée des fidèles, ceux de la Cité bienheureuse parvenus au terme de leurs pérégrinations et le peuple d’ici-bas en marche vers la Jérusalem céleste. Recoupant le thème de la Résurrection, en un point de convergence qui capte et élève le regard, le gâble du couronnement rend sensible à la communauté chrétienne la présence de la vie éternelle, où elle entre par le baptême et qu’elle a mission d’annoncer au monde. Il est une promesse et la clé d’un message d’espérance.

L'Ange au sourire. Photo Pixabay/Guy Dugas

L’Ange au sourire. Photo Pixabay/Guy Dugas

La cathédrale médiévale était pour ses bâtisseurs l’image de la cité céleste, gardée par les anges aux ailes déployées – jadis dorées – qui habitent tous les contreforts. Cette liturgie céleste est représentée en bas relief au-dessus des chapelles absidiales par des anges en aube portant livres, encensoir, bénitier, croix processionnelle, entourant le Christ tourné vers l’est, comme le célébrant offrant en son nom le sacrifice à l’autel. Notre-Dame de Reims est la cathédrale des anges. Certains sont des messagers, d’autres des psychagogues, c’est-à-dire des accompagnateurs des âmes. Telle est la fonction du fameux Ange au sourire apportant la palme du martyre à un évêque décapité. Il va conduire le fidèle serviteur dans la joie de son maître, et cette annonce illumine son visage d’une sérénité céleste.

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