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Coronavirus : Les plans B des maisons de ventes aux enchères

Samedi 21 mars, dans les locaux de Fauve Paris, une jeune maison de ventes indépendante, le commissaire-priseur Cédric Melado adjugeait les lots de sa vente hebdomadaire… tout seul ! Les membres de l’équipe étaient confinés chez eux, les enchérisseurs aussi, et pourtant, grâce à Internet et au téléphone, la vente s’est bien passée : 79% des lots ont trouvé preneur et le lot phare, un dessin de Kupka estimé 15/20 000€, est grimpé à 45 085€ frais inclus. Depuis la limitation, puis l’interdiction, des réunions publiques, la principale parade adoptée par les maisons de ventes aux enchères est en effet la transformation de ventes traditionnelles, réalisées dans une salle et en public, en ventes à huis clos relayées par internet.

Réagir à la crise

À notre connaissance, c’est Claude Aguttes qui a inauguré la formule avec la vente de voitures de collection qui s’est déroulée le dimanche 15 mars à l’Espace Champerret. Dans un communiqué enthousiaste, il raconte : « Dimanche après-midi, vente incroyable ! L’annonce par le gouvernement la veille à 19h30 interdisant les réunions est arrivée en fin d’exposition […]  En une nuit, nous avons averti [tous les acheteurs potentiels] que la salle serait fermée et avons organisé les enchères par téléphone ou en Live sur Internet. J’ai donc vendu dans une salle immense… mais totalement vide ! Cela a été étonnant, les enchères fusaient de partout… Les assistants étaient à deux mètres les uns des autres, en sécurité. Nous avons réussi quelque chose d’incroyable, avons assuré notre mission, comme les vendeurs l’attendaient. Total vendu : plus de 2,7 millions d’euros ! ».

Vente Fauve Paris via Drouot Live ©FauveParis

Vente Fauve Paris via Drouot Live ©FauveParis

Cette réactivité est l’apanage des structures à taille humaine, et elle est rendue possible par l’existence de plateformes de technologie avancée comme Drouot Live. Alexandre Giquello, président de Drouot Patrimoine, se félicite « que Drouot Digital ait fait les investissements nécessaires pour développer cet outil dont on apprécie aujourd’hui toute la pertinence. 100% des équipes œuvrent en télétravail pour permettre aux commissaires-priseurs de réaliser des ventes Live ».

Le boum attendu des ventes dématérialisées

Certaines maisons de ventes vont également faire des ventes « online only », des ventes totalement dématérialisées, sans apparition physique d’un commissaire-priseur, où les enchères sont enregistrées pendant plusieurs jours et se terminent à un moment M. C’est pour l’instant le choix fait par le géant Sotheby’s, qui a basculé plusieurs ventes traditionnelles prévues en mars et avril en vente « online only ». Deux ventes initialement prévues à New York ont actuellement lieu : une vente de design qui dure jusqu’au 31 mars, et une vente de photographie en cours jusqu’au 3 avril.
Sotheby’s rappelle que les ventes dématérialisées ont totalisé 250 millions de dollars en 2019. Et il est certain qu’elles vont se développer dans les semaines à venir. On peut d’ailleurs imaginer que les maisons de ventes, empêchées de faire des inventaires et de recevoir des clients vendeurs, vont en profiter pour écouler leurs stocks et leurs invendus par ce biais.

Ventes en ligne Sotheby's : Andy Warhol, Grapes, 1979. Estimation : $120/180,000

Ventes en ligne Sotheby’s : Andy Warhol, Grapes, 1979. Estimation : $120/180,000

Ader mise sur l’or

Toujours réactive, la maison Ader opte elle aussi pour les ventes Live en huis clos. Elle a soigneusement choisi d’organiser sa première vente du genre le 2 avril, autour d’une valeur refuge très prisée en temps de crise : l’or« Beaucoup de gens cherchent actuellement à acquérir des pièces d’or et des lingots. Nous en avions justement reçu en dépôt et trouvons que c’est le bon moment pour les vendre. Pas besoin de voir ce type d’objets avant de les acheter, des photos et le poids de chaque lot suffisent. Ce sera une première : je tiendrai le marteau chez moi, tandis qu’un responsable de Drouot Live et toute l’équipe d’Ader suivront la vente en ligne. Et nous avons décidé de reverser aux Hôpitaux de Paris les honoraires perçus pour l’un des lingots qui sera vendu ». L’expérience ne s’arrêtera pas là. Si la vente marche, une autre suivra, de médailles et décorations. Et si la deuxième vente marche, une troisième encore, d’estampes contemporaines.

Les limites des ventes en ligne

Mais tous les objets et œuvres d’art se vendent-ils bien en ligne ? Les avis sont partagés. Pour Alexandre Giquello, le procédé convient parfaitement au vin ou aux collectibles, les objets de collection dont une bonne photo et une description de l’état permettent de fixer la valeur. En revanche, pour les œuvres d’art importantes, les vrais amateurs « veulent voir ». Pour Dimitri Joannidès, de Fauve Paris, la frontière n’est pas aussi stricte : « Dans nos ventes traditionnelles, nous vendons déjà entre 70% et 80% des lots à des personnes qui ne sont pas venues voir les objets. Et si on se donne la peine de bien photographier les objets, de bien les décrire, avec honnêteté, les ventes Live cartonnent ».

Exemple de vente aux enchères en ligne proposée par Fauve Paris. DR

Exemple de vente aux enchères en ligne proposée par Fauve Paris. DR

Le système des ventes en ligne a d’autres limites. « Les équipes de maisons de ventes n’ayant plus accès physiquement aux objets, qui sont chez les clients, dans des réserves ou des garde-meubles, elles ne peuvent pas faire le travail préliminaire d’expertise et de photographie des objets. Nous ne pouvons donc réaliser en ligne que les ventes qui étaient déjà préparées, et encore, avec l’autorisation des vendeurs », précise Alexandre Giquello. Chez Fauve Paris, où les ventes se déroulent tous les samedis matin, on dit « tenir jusqu’au 18 avril ». Mais si le confinement se prolonge au-delà de cette date, comme il est plus que vraisemblable, cela va devenir compliqué pour toutes les maisons de ventes.

Après le confinement…

Qu’elles soient petites ou grandes, les maisons de ventes préparent déjà la fin du confinement. Beaucoup ont reporté leurs ventes à juin. La vacation de design de Sotheby’s comprenant la salle de bains Hippopotames de François-Xavier Lalanne est par exemple passée du 27 mai au 23 juin. Certaines maisons préfèrent même différer au second semestre. La dispersion de la collection Delanoue par Christie’s, qui devait avoir lieu en avril,  est désormais annoncée pour l’automne. Mais parfois, la décision de maintenir ou de repousser est difficile à prendre. David Nordmann (Ader) se demande par exemple si le marché sera assez rétabli en juin pour mettre en vente un Keith Haring destiné à être un des tops lots de l’année en France.

Pour sa part, Alexandre Giquello annonce déjà que Drouot pourrait rester ouvert exceptionnellement jusqu’à fin juillet, pour rattraper le retard accumulé et répondre à l’appétit des amateurs d’art. « Il se peut que nous devions rouvrir progressivement. Nous mettrons alors en place des procédures spéciales, sur lesquelles nous avions déjà travaillé en mars au moment de la limitation des réunions publiques. » Du côté d’Ader, on anticipe en transformant une ancienne salle de stockage, située rue de Marivaux, en une salle d’exposition ou de vente, qui se révélera fort utile en cas d’embouteillages dans la salle de la rue Favart ou à Drouot. Car il ne faut pas oublier que les vendeurs sont la plupart du temps pressés de toucher leur argent. Le fameux adage des trois D, valable en anglais et en français, « death, debts, divorce » ou « décès, dettes, divorce », résumant à lui seul les principales raisons de la mise en vente de biens précieux…

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